
Les affres de la nuit jetlaguée nous avaient tous les trois laissés pentelants et les amoncèlements de fruits frais juteux, de patisseries étouffe-chrétiens et les cafetières fumantes parvinrent à grand peine à nous remettre sur pieds.
Le lapingou, néanmoins, créait la sensation auprès des mexicaines girondes et des W.A.S.P en extase. Chacune voulant le porter tel un enfant Jésus venu sur terre les sauver.
Plus tard, quelque peu requinqués et avides d'humer l'atmosphère typique de Mission, nous partons poussette au vent et lunettes noires de rigueur vers Mission Dolores à laquelle, à tort, j'attribuais un rôle de décor de la scène du suicide dans Vertigo.
En flânant dans Mission, on se dit que la vie doit valoir la peine d'y être vécue à un rythme doux de musique mexicaine comme celle qui s'échappe des portes vitrées ouvertes d'une sorte de Virgin megastore chicanos sur Mission.
On laisse le parc pour plus tard et prenons quelques photos scrupuleusement touristiques qui me permettent tout de même de me procurer une petite joie friponne subreptice lorsque j'aperçois la culotte de la photographe de mon coeur, joie décuplée à l'idée que les occupants des voitures arrêtées au feu ont aussi profité du délicieux spectacle...
Après une halte curieuse et utile chez Safeway pour se procurer ces barquettes de légumes crus si genuinely américaines, nous slalomons entre les blocs jusqu'à Alamo square agréablement ensoleillé et presque désert si ce n'est un nombre trop élevé de chiens sans laisse qui errent sur les pelouses pentues. Face aux alignements de maisonnettes victoriennes sur fond de downtown étincelant nous rêvassons, faisons des plans sur la comète, pérorons et bâtissons des scenarii hollywoodiens à partir de rien : une échelle d'immeuble, une camionnette de glaces, un étrange escogriffe...
Vers Haight nous rions des cabines téléphoniques, prétextes à un cliché in situ et le lapingou s'endort.
Dans un coffee shops baba cool en sirotant des lattes et moccha nous méprisons les oeuvres d'art accrochées aux murs qui sont probablement le fait d'un manchot venant de faire son premier trip à l'acide.
Haight Ashbury laisse relativement indifférent tant il pourrait être à Londres ou Berlin ou Barcelone avec ses smoke shops, ses teeshirts batcave made in China et ses bibelots hindous disgracieux. Quant à Amoeba, temple du vinyl, je parviens à m'en préserver par lassitude et sens soudain du réalisme, certainement un symptôme de la paternité.
Au Golden Gate, après avoir fui une espèce de festival hippie sans âme et passablement fermé, nous nous jetons sur l'herbe près du jardin de dahlias pour grignoter nos légumes pendant que le lapingou vole de rêve en rêve. La sieste qui aurait été utile et raisonnable ne vient pas alors nous repartons vers Haight où une petite halte par Kidrobot me permet d'acheter au lapingou son premier kubrick un lapin dunny noir designé par un français dont j'ai oublié le nom à moins que je ne l'ai jamais su. Peu après à la terrasse noyée dans la verdure d'un bar restaurant nous buvons des bières, moi des Sierra Nevada, pour souffler un peu et laisser envahir nos esprits par la conscience de notre chance d'être là, loin de tout, loin de nos vies, ensemble, un peu ivres de notre liberté, de notre bonheur, de notre toute simple harmonie.
Dans low Haight, nous nous arrêtons prendre un latte dans un café vaste et animé où l'on apprend que se prépare une soirée de "talents" où chacun vient déclamer poèmes, gratter sa guitare ou chanter ses compositions. La serveuse raffole du lapingou et une cliente bavarde nous raconte qu'elle revient d'un mariage à Santorin et d'autres choses que j'oublie dans la seconde qui suit. On nous prend en photos alors que le lapingou s'impatiente, se tortille, il est temps de rentrer : bain, biberon. Nous n'en sortirons plus pour ce soir.